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Ouvrières dans un atelier de confection textile en Asie du Sud, rangées de machines à coudre industrielles sous éclairage fluorescent

La fast fashion : ce que cachent les vêtements à 5 €

Un t-shirt à 2,99 €. Une robe à 4,50 €. Un jean à 9 €. Ces prix existent. Vous les avez vus, vous les avez peut-être achetés. Et quelque part, même en sachant que quelque chose cloche, on finit par se dire que si c’est vendu à ce prix-là, c’est que c’est possible. Que le marché s’est optimisé. Que la technologie a rendu les choses moins chères.

5 € ne couvrent pas la matière première. La confection. Le transport. Les marges intermédiaires. Un vêtement vendu à ce prix a vu son coût réel transféré ailleurs : sur d’autres personnes, sur d’autres territoires, sur des écosystèmes qui ne votent pas et n’ont pas d’avocat. La fast fashion ne crée pas de valeur à partir de rien. Elle déplace le coût là où personne ne le comptabilise.

2001 : la fin des quotas d’importation

En 2001, la Chine entre dans l’Organisation mondiale du commerce. À partir de ce moment, les quotas à l’importation qui plafonnaient la quantité de vêtements entrant sur le territoire européen commencent à être démantelés. En 2005, les derniers quotas tombent : ouverture totale du marché. Les volumes de vêtements importés explosent. Les prix s’effondrent. Personne, à l’époque, n’avait anticipé l’ampleur de ce qui allait suivre.

C’est une décision commerciale et politique, délibérée, prise dans un contexte où la mondialisation semblait ne présenter que des avantages. Les grandes enseignes ont restructuré leurs chaînes d’approvisionnement autour de ce modèle. Vingt ans après, on produit 100 milliards de vêtements et accessoires par an dans le monde. Pour 8 milliards d’habitants. Moins de 1 % de ces vêtements sont recyclés en fin de vie. Le reste finit en décharge, incinéré, ou expédié dans des pays qui n’ont pas demandé à devenir les poubelles de la mode mondiale.

Shein met en ligne plusieurs milliers de modèles par jour

La fast fashion n’est pas une catégorie de prix. C’est un modèle économique construit sur la vitesse de renouvellement des collections. Une enseigne traditionnelle proposait deux collections par an. Les acteurs de la fast fashion en sortent des dizaines. Shein met en ligne plusieurs milliers de nouveaux modèles chaque jour.

L’objectif n’est pas de vendre un vêtement qui dure. L’objectif est de donner envie de revenir acheter la semaine prochaine, parce que ce qu’on a acheté cette semaine est déjà « démodé ». Ce sentiment d’urgence n’est pas spontané. Il est produit par une mécanique commerciale construite pour ça : notifications, soldes permanentes, collections « limitées » qui ne le sont pas, influenceurs payés pour porter des pièces une seule fois.

Ce système a continué de croître y compris après les scandales médiatiques, les documentaires, les catastrophes industrielles. Shein et Temu ont ouvert des marchés en Europe, en Amérique du Nord, en Afrique pendant que les articles sur leur impact environnemental se multipliaient. La réprobation morale, seule, ne change pas les comportements d’achat à l’échelle.

24 avril 2013, Rana Plaza, Dhaka

Un immeuble s’effondre à Dhaka, au Bangladesh. Le Rana Plaza. Il abrite plusieurs ateliers de confection textile. 1 138 personnes meurent dans les décombres. Des milliers d’autres sont blessées.

Dans les gravats, on retrouve des étiquettes. Des étiquettes de marques vendues dans les centres commerciaux européens à des prix abordables. Ces étiquettes ont rendu visible ce que la chaîne d’approvisionnement mondiale avait soigneusement rendu invisible : la distance entre un t-shirt à 10 € dans votre placard et une ouvrière bangladaise payée quelques centimes par pièce, dans un bâtiment dont les fissures avaient été signalées le matin même de l’effondrement. Les gérants avaient ordonné à leurs employés de revenir travailler malgré ces fissures. Les employés avaient obéi.

Un an après la catastrophe, le mouvement Fashion Revolution est né pour maintenir la question dans l’espace public. Chaque année, autour du 24 avril, des actions sont organisées dans le monde entier. La raison d’être du mouvement n’a pas changé : les conditions dans lesquelles sont fabriqués la plupart des vêtements vendus en Europe restent opaques. Rana Plaza a eu lieu en 2013. Les structures qui permettaient ce genre de situation n’ont pas été démantelées.

Le juste prix devenu incompréhensible

La fast fashion ne détruit pas seulement des conditions de travail et des écosystèmes. Elle restructure aussi l’ensemble du marché pour tous les autres acteurs.

Les créateurs indépendants, les ateliers locaux, les marques qui fabriquent en circuit court ne sont pas en concurrence directe sur le prix. Là où ça fait mal, c’est sur la perception de la valeur. Quand un consommateur a été habitué à acheter un t-shirt à 3 €, acheter le même t-shirt à 35 € chez un fabricant français devient un effort mental qui dépasse la simple décision d’achat, même en comprenant intellectuellement pourquoi les prix sont différents.

La seconde main subit le même phénomène. Quand un vêtement neuf se vend moins cher qu’un vêtement d’occasion, l’argument économique de la seconde main disparaît. Il ne reste que la conviction environnementale pour justifier l’achat d’occasion. C’est un levier qui touche une fraction du marché. La majorité des achats se décident sur le prix.

L’arithmétique d’un vêtement à 5 €

Un vêtement à 5 € n’a pas été produit dans des conditions correctes. La matière première d’un t-shirt en coton représente à elle seule plusieurs euros. Ajoutez la teinture, la confection, le transport international, les marges de chaque intermédiaire, les coûts de stockage et de distribution : le prix de vente final ne peut pas être inférieur au coût des matières premières sans que quelqu’un, quelque part, ait été lésé. Les ouvriers ont été sous-payés, des normes environnementales ont été contournées, ou les deux.

Un vêtement cher n’est pas pour autant une garantie. Le greenwashing existe à tous les niveaux de prix. Mais un prix aberrant est un signal que la chaîne de production a été compressée jusqu’à l’os, et ce signal mérite d’être vérifié avant d’acheter.

Le texte de loi adopté à l’Assemblée le 14 mars 2024

Un projet de loi visant à réduire l’impact environnemental de la mode a été adopté à l’unanimité à l’Assemblée nationale le 14 mars 2024, puis transmis au Sénat pour examen. Ce texte pose une définition légale de la fast fashion, inexistante jusqu’ici. Sans définition, toute régulation est impossible.

La première version définissait la fast fashion comme une pratique commerciale de renouvellement très rapide des collections. La version révisée a introduit la notion de « mode éphémère », plus large : elle inclut tout ce qui ne pousse pas le consommateur à garder ses vêtements plus longtemps, y compris le fait de ne pas l’inciter à les réparer.

Le texte initial prévoyait trois mesures : interdire la publicité pour les marques de fast fashion, instaurer un malus sur les éco-contributions versées à l’organisme Refashion pouvant atteindre 10 € par vêtement d’ici 2030, et lier ce malus au score environnemental du vêtement. Dans la version révisée, l’interdiction de publicité ne concerne plus les entreprises, seulement les influenceurs. Les marques doivent apposer un avertissement visible sur l’impact environnemental de leurs produits dans leurs communications, sur le modèle de ce qui existe pour l’alcool.

Ce texte a été vidé d’une partie de sa substance au fil des amendements. Ceux qui le défendaient le reconnaissent. Il pose malgré tout un cadre légal là où il n’y en avait aucun, et il oblige les marques à nommer publiquement ce qu’elles font.

Trois questions avant d’acheter

Avant d’acheter un vêtement, trois questions suffisent à court-circuiter le réflexe d’achat impulsif que la fast fashion a précisément conçu pour déclencher : ai-je besoin de ce vêtement ? En ai-je déjà un semblable ? Ce prix est-il cohérent avec une production correcte ?

La fast fashion fonctionne parce que la décision d’achat est prise vite, sous stimulation, sans ces trois secondes de recul. Les reprendre change mécaniquement le rapport à ce qu’on met dans son panier.

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